You must take the side of truth, of justice, of humanity, of liberty. You must resist the law which has no right to be. You must disobey it. You must not quote Jefferson or Adams or Washington. The question is not what they would do. It is, what do you do? […]
We must choose the side of deity. The side of truth, of conscience, of humanity.Address on the Fugitive Slave Law — Emerson — 3 mai 1854
Il m’a fallu longtemps pour comprendre que prendre la parole ne va pas de soi. Parler, c’est s’exposer, c’est s’avancer à découvert, tenter de trouver sa voix. La mienne, peut-être. Ou, plus exactement, une voix que je puisse reconnaître comme mienne — ce qui ne revient pas tout à fait au même.
Quand j’ai découvert la pensée du philosophe américain Stanley Cavell, c’est cette question philosophique — celle de la voix — qui m’a touché immédiatement. Pas la raison, ni même la liberté, mais la voix. Une voix qui ne polémique pas, ne cherche pas à convaincre, mais qui demande à être entendue, depuis un lieu d’incertitude, entre soi et le monde. Et qui légitimerait ce droit dit aussi Cavell de faire de nos impressions de tous les jours, autrement dit notre réalité quotidienne, nos propres Idées.
Lorsque j’ai soutenu ma thèse de philosophie sur Le perfectionnisme de Stanley Cavell, on ne parlait pas encore aussi fort de “silenciation”, ni de prise de “parole minoritaire”, ni d’“épistémologie située” — ni non plus de cancel culture dont je dirais qu’elle est devenue le lieu d’une confrontation malencontreuse et fatale avec le pouvoir.
Et pourtant, c’est bien de cela qu’il s’agissait. Le cœur de la philosophie de Cavell — et de ce que j’ai tenté de faire résonner dans mon travail — repose sur une notion centrale : le claim. Ce mot, intraduisible sans perte — il a toute une sémantique juridique, philosophique, gnoséologique — condense une idée simple mais profonde : parler, ce n’est pas démontrer, ni professer, mais s’autoriser et par conséquent s’exposer avec une certaine urgence : à dire je.
Chez Cavell, cette voix se construit dans la relation, dans l’espace partagé du langage, ce que Wittgenstein appelait aussi “nos formes de vie”. Un claim n’est pas une assertion au sens classique, mais une revendication de reconnaissance, adressée à un autre, qui engage un sujet dans ce qu’il dit sans pouvoir s’abriter derrière une instance d’autorité extérieure.
C’est précisément cette reconnaissance qui fait défaut dans tant de situations silencieuses où la conversation a été rompue. Je pense aux voix féminines dans les mélodrames hollywoodiens que Cavell commente longuement — celle par exemple qui, dans Letter from an Unknown Woman, ne parle qu’à la fin, quand il est trop tard. Quand la voix parvient à se faire entendre, c’est dans l’effacement, par une lettre laissée après coup. Le claim, dans ces récits, est toujours différé. Mais c’est quand la voix est tue qu’elle devient d’autant plus insistante..
Cette voix empêchée n’est pas un phénomène annexe : elle est au cœur du langage ordinaire, de la vie morale.
Et de la démocratie elle-même ! Le perfectionnisme dit “moral” qu’il hérite d’Emerson repose tout entier sur cette idée : devenir soi-même ne se fait que par l’écoute et par l’adresse. Il s’agit de se reconnaître en chemin grâce, à travers, en dépit — selon toutes les prépositions imaginables — des mots des autres.
Cavell, à une époque pré-trumpienne posait la question d’un perfectionnisme politique. Il ne s’agissait pas de plaquer une morale individuelle sur le champ de la décision publique, mais de comprendre comment un sujet politique peut être transformé par la parole, et comment une communauté peut s’autoriser à recommencer à parler d’elle-même.
C’est dans cet esprit que j’évoquais la figure de Barack Obama, et notamment son discours du 18 mars 2008 à Philadelphie, A More Perfect Union. Ce discours constituait, à mes yeux, un moment cavellien, au sens où la politique y devenait une conversation adressée, ouverte, réflexive. Une parole consciente de ses limites, de son historicité, capable de dire je, pour rejoindre le nous. Il s’agissait moins de convaincre que de revendiquer un lieu depuis lequel parler, au nom d’une mémoire traversée par les conflits raciaux, les promesses trahies et les formes d’espérance encore possibles.
J’y voyais une illustration puissante de ce que Cavell appelait de ses vœux — une revendication de reconnaissance, non pas fondée sur une preuve extérieure, mais sur une parole assumée, offerte, qui cherche à faire lien. Un claim collectif, donc, porté par une subjectivité exposée. Ce qui me frappait, ce n’était pas la rhétorique, mais la manière dont la voix d’Obama se fabriquait en direct, à partir de ce qu’elle risquait : non un discours de pouvoir, mais un acte d’écoute et de parole à hauteur humaine.
Et aujourd’hui en ce mois de juin 2025 ? Aujourd’hui que le fracas de la guerre revient, non plus en écho lointain, mais dans le pressentiment d’une histoire qui s’acharne à recommencer — quelle voix faire entendre ? Dans le vacarme de l’ère Trump, ce perfectionnisme semble presque irréel — un vestige d’une autre époque. Nous sommes passés, comme Obama lui-même le disait avec une amertume lucide, de l’hypothèse d’un monde post-racial à la réalité brutale d’un monde post-vérité.
Ce glissement n’est pas seulement politique : il est aussi langagier. Il marque une transformation du régime même de la parole. On a souvent fait remarquer que le performatif était le mode privilégié du politique. Pourquoi pas ? Mais ce à quoi nous assistons c’est dans un premier temps le passage de l’ensemble du discours en discours performatif puis dans un second temps un franchissement inédit. Ce que J. L. Austin, en effet, appelait énoncé performatif — ces phrases qui font ce qu’elles disent (je promets, je déclare, je vous baptise) — supposait une éthique implicite de l’énonciation. Pour qu’un acte de langage soit vraiment “performatif”, il fallait qu’il réussisse, c’est-à-dire qu’il soit prononcé par la bonne personne, dans les bonnes conditions, avec une certaine sincérité, un engagement.
Aujourd’hui, cette exigence s’est dissoute. La parole politique, notamment, ne se mesure plus à ce qu’elle accomplit, mais à l’effet qu’elle produit sur le moment. Elle n’engage plus, elle occupe. Elle ne dit pas : elle impressionne. Ce n’est plus la parole qui agit, mais le bruit qui s’impose.
Dès lors, comment demander des comptes à une parole qui ne répond plus de rien ? Ce n’est pas un simple déficit de vérité : c’est l’effondrement de toute possibilité de responsabilité. N’importe quoi peut être dit sans aucune relation au monde — mais non pas sans effet...
La post-verité est une crise de tous les actes de langage — et notamment les plus “politiques”
Dans ce contexte, retrouver une voix — au sens cavellien d’un claim — devient un acte politique de résistance. Non pour restaurer une pureté illusoire du langage, mais pour rappeler que parler, c’est aussi répondre, s’exposer, ouvrir un lien.
Je pense à Emerson, au moment de la guerre de Sécession. Il ne s’est pas contenté de condamner l’esclavage comme on condamne abstraitement une injustice. Il a pris la parole. En homme parlant au nom d’un certain rapport à la vérité, à la dignité, à la parole elle-même. Il écrivait, dans un texte de 1854 sur la loi sur les esclaves fugitifs : « Nous devons choisir le camp de la déité ». Ce n’est pas à la neutralité qu’il appelait, ni à une prudence stratégique. Il appelait à un positionnement éthique radical : non pas fuir dans le silence, mais parler depuis le lieu où l’humain se décide quand bien même personne n’y a accès — aucun individu, dans l’état actuellement divisé de la société.
Ce qu’Emerson nomme “le camp de la déité” n’est pas un camp religieux — c’est le lieu de la conscience vivante. Être contre l’esclavage en 1854, ce n’était pas choisir une opinion parmi d’autres. C’était assumer une voix quand elle dérange, quand elle isole, quand elle expose. C’était faire le geste de dire non, dans un monde divisé qui rendait ce mot inaudible.
Face aux logiques de guerre qui se reforment aujourd’hui, dans les discours, les alliances, les silences, il ne suffit pas de comprendre. Il faut choisir — et parler. Non pas parler pour se rassurer, mais parler contre ce qui écrase, ce qui simplifie, ce qui tue.
Parler d’une même voix, oui, celle d’Emerson, de Cavell : celle qui engage le vivant, celle qui expose et désobéit, refuse de prendre part à la fragmentation d’ un monde où tout nous pousse soit à se taire soit à hurler.
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