Chauve, chevelu, puis re-chauve.

Sauras-tu trouver l'intrus dans la piscine à boules ?
Sauras-tu trouver l'intrus dans la piscine à boules ?

La calvitie, ainsi que les techniques pour la cacher, suscite autant une curiosité générale que la retenue chez les personnes touchées. Je perçois chez mes interlocuteurs une avide curiosité avouée qu’à demi lorsque je livre mon expérience. Chère lectrice, cher lecteur, savoure donc la faveur que je te fais en dévoilant mon crâne, dans l’espoir de satisfaire ta curiosité.

Dès mes 18 ans et pendant les 5 années qui ont suivi j’ai perdu mes cheveux. La plupart des hommes connaissent des chutes de cheveux à divers degrés au cours de leur vie, la calvitie est courante dans ma famille et bien que ce soit une condition très commune, il est extrêmement rare qu’elle survienne si tôt et nous ne sommes qu’un petit nombre à connaître ce changement d’apparence dès les années d’études supérieures. Sujet pas franchement tabou mais volontiers évité, la plupart des hommes reconnaissent en privé qu’ils l’appréhendent, source de stress et de honte.

À mesure que ma chevelure se clairsemait, j’ai raccourci mes cheveux. Je suis passé par le déni du phénomène sur ma personne au déni de son ampleur. J’ai porté des casquettes en intérieur, même si cela trahit un évident manque de confiance en soi, souvent plus rebutant qu’une chevelure clairsemée.

L’été de mon diplôme, je passe le pas et me rase à blanc. Ce genre de choix c’est des emmerdes en moins d’un coup. Souci en moins de mon apparence vu de derrière (une tonsure monastique), souci en moins du coiffeur et du shampoing (10mn une fois par semaine pour couper la repousse). Je n’ai jamais eu dans cette période de sérieux problème de confiance en moi mais je suis entré dans cette nouvelle condition convaincu d’être diminué.

Ignorer le regard des autres est plus facile à dire qu’à faire. L’opinion qu’on se fait de sa propre image peut être faite d’émotions subtiles et pernicieuses. Les colibets sont quotidiens et participent à ce moment de ce malaise secret, même si j’en plaisante volontiers moi-même. Pas un jour ne passe sans que je ne sois résumé à mon front dégarni, parfois sans humour ni finesse. Alors dans ma vingtaine, on m’estime de la trentaine régulièrement.

Politesse est parfois l’autre nom d’hypocrisie, et malgré des mots encourageants, je suis convaincu à ce moment que personne n’est spontanément sincère avec moi sur l’impression que je donne. Un jour en soirée une inconnue réclame un selfie avec moi pour ensuite déclarer gloussant qu’elle fait une « collec de chauves ». Un autre soir que je discutais avec une fille rencontrée plus tôt et sentant que le courant passe bien je retire ma casquette; elle laisse alors échapper un « t’es sérieux » de dédain avant de se reprendre immédiatement puis de s’éclipser confuse. N’étant pas sûr d’à quoi m’en tenir quant à l’importance de l’apparence, c’est alors ce genre de pépites de désobligeance que je retiens plus volontiers et qui achèvent de me convaincre que la calvitie est un handicap social. Handicap certes léger et dérisoire comparé à une affliction plus sérieuse, mais handicap néanmoins.

Dans la même période je travaille d’abord en indépendant puis me lance dans l’entreprenariat, je dois me « vendre » tout le temps. Je me dis que professionnellement aussi l’image doit avoir son importance, difficile à jauger.

Ingénieur blockchain célibataire et à l’emploi du temps bien rempli, les occasions de rencontres de partenaires potentielles sont rares, et ça ne m’aide pas à les aborder avec légèreté. (Premdeg il n’y a que des hommes dans ma vie)

Place aux faux cheveux

Prothèse "ultra HD" par bysix.eu
Prothèse "ultra HD" par bysix.eu

Mettre un postiche c’est retrouver une coiffure sans débourser le prix d’une greffe et de façon parfaitement réversible. J’y vois donc une expérience potentiellement bénéfique et très peu de points négatifs.

Google m’apprend rapidement tous les détails pratiques du procédé, je médite secrètement l’idée plusieurs semaines en regardant des videos de retour d’expérience. Je trouve un coiffeur parisien bien noté qui propose la pose, je décide d’y passer à l’occasion pour me renseigner en personne, et me retrouve à me poser des faux cheveux le jour même.

De quoi parle t-on ? Le complément capillaire est une perruque partielle destinée à ne couvrir qu’une partie du cuir chevelu, là où la calvitie a fait son office. Il se présente généralement sous la forme d’une fine membrane de plastique sur laquelle ont été implantés à la main des cheveux, destinés à se confondre à ceux restants au porteur, afin de reconstituer une chevelure complète. Ce sont des cheveux humains et non synthétiques, issus d’un étrange commerce international. C’est une tradition religieuse en Inde pour les femmes de se laisser pousser une longue chevelure, pour ensuite en faire don à un temple. Les temples y trouvent une source de financement à la revente, et c’est comme ça que de la tête d’une indienne les cheveux se retrouvent sur ma caboche.

La pose chez un professionnel dure environ une heure, on découpe le complément aux dimensions de la zone ciblée à la mesure du crâne concerné, on applique une double couche de colle qu’il faut laisser sécher, on colle le complément sur son chauve, enfin on coupe et coiffe l’ensemble comme on le ferait lors d’un rendez-vous de coiffeur ordinaire.

Je n’ai prévenu personne de mes intentions avant de sauter le pas. Je suis d’abord inquiet à l’idée des réactions de mes amis, de ma famille, de mes collègues. Puis au fil des jours je suis agréablement surpris de l’accueil étonné mais positif que chacun me fait, accueil même souvent encourageant. Ma mère n’apprécie pas que son engeance ait à redire à comment elle m’a fait mais l’accepte. Encore une fois la plupart du temps je ne sais pas vraiment mesurer la sincérité des encouragements que je reçois. Un ami me déclare sans détour qu’il désapprouve mon choix, à son honnêteté je mesure sa valeur. Je profite de cet article pour exhorter chacun à préférer une vérité inconfortable à une hypocrisie rassurante, chérissez ceux qui disent ce qu’ils pensent. Mes « vrais » cheveux mettent quelques semaines à pousser me libérant de la coupe rasée sur les côtés. Je retrouve la normalité dans mon apparence.

Les premiers jours sans la repousse des cheveux latéraux donne un style undercut de fuck boy
Les premiers jours sans la repousse des cheveux latéraux donne un style undercut de fuck boy

Le vrai test est la rencontre d’inconnus, tout mon but était d’échapper à la disqualification au premier regard, en séduction comme pour le reste. Là dessus le procédé tient ses promesses, toutes les personnes que je rencontrerai dans les 9 mois où j’ai porté un complément me confirmeront n’avoir jamais rien décelé d’anormal.

Mon expérience de cette période ne me laisse pas de doute, oui le premier regard compte, oui chacun juge tous les autres sur son apparence, oui on traite mieux celui qui est plus beau. Draguer m’est immédiatement plus facile. Mon image de moi-même s’en trouve améliorée et je reprends confiance en moi. Un soir d’afterwork un chauve qui plaisantait sur sa condition me lance « un mec comme toi ne peut pas savoir ce que c’est de pas avoir de cheveux » je ne relève pas.

Sentimentalement, mon mojo ne suffit pas à résoudre un problème que nous rencontrons tous par ailleurs, pour qui s’y adonne par manque d’occasion dans sa vie courante, la rencontre en soirée ou sur appli n’a que très peu de chances de mener à du sérieux, ayant peu en commun avec la première inconnue venue. Techniquement cependant, la solution est coûteuse, pénible, et chronophage. Après de nombreuses expériences, j’ai trouvé une méthode optimale pour entretenir mon complément capillaire. Elle nécessite une session fastidieuse de 2 heures, seul dans ma salle de bains, au mieux tous les 10 jours.

En été particulièrement et faisant du sport, je peux me sentir suer sous la membrane plastique (qui gratte souvent). Au bout de quelques jours, je ne peux m’empêcher de penser à la colle dégradée qui macère en une mixture dégueulasse, menaçant de couler à l’arrière de mon crâne et de se mêler à mes cheveux, leur donnant un aspect sale et gras.

Ce n’est jamais arrivé mais je crains de voir le complément se décoller en milieu de journée, j’évite de mettre ma tête dans l’eau, ce que la solution permet mais qui dégrade la colle très rapidement.

Alors que je suis en vacances à l’étranger, le moment vient où je dois m’isoler deux heures. Je considère le chemin mental parcouru, les garanties sur lesquelles ma confiance en moi peuvent désormais s’appuyer, la pénibilité du procédé et la gêne de ne pas me présenter aux nouvelles rencontres tel que je le suis vraiment et décide d’arrêter. Je profite là du dernier avantage du complément capillaire: il me suffit de l’enlever, me laver la tête et me la raser, et en clin d’œil me revoilà comme avant.

Avant
Avant
Seulement 30mn après
Seulement 30mn après

Après avoir arraché le pansement

Plus d’un an a passé et je ne regrette rien. L’expérience valait le coup, ne serait-ce que pour ses leçons. J’ai rencontré quelqu’un, dans ce succès le cadre me parait avoir été bien plus déterminant que mon apparence (bien que j’avais encore les cheveux). Mon esprit est libéré d’un poids. Ma confiance en moi n’a pas baissé. Je ne suis plus du tout tenté de porter une casquette en intérieur, j’ai intériorisé que s’accepter renvoie une image bien plus favorable qu’un subterfuge. Peut-être fallait-il passer par là. Et bien sur je me fais de nouveau vanner sur ma tête d’œuf.

Je rencontre parfois des hommes angoissés par des golfes en croissance, et je me sens presque chanceux d’être devenu chauve jeune. J’ai traversé un processus laborieux de pleine acceptation de moi, mais depuis mes 25 ans j’ai le luxe de ne plus y penser quand d’autres s’apprêtent à passer leur trentaine stressés par leur apparence. Les avis que j’ai reçus après mon revirement ressemblent à l’approbation qui a accueilli mon postiche. Je pense qu’au début comme à la fin de l’expérience ces encouragements polis révèlent surtout que chacun se préoccupe tant de soi que personne ne se soucie vraiment de votre apparence.

On ne soupçonne pas qu’une remarque mal placée peut entrer en écho avec un complexe tenu secret. Alors soyez compatissant si vous vous aventurez à commenter ou plaisanter du physique de quelqu’un. Pour autant, ne vous interdisez pas une critique sincère si elle est constructive et bien amenée. On a tous besoin d’un peu d’honnêteté sur les questions qu’on n’ose pas poser.

À ceux qui l’envisagent, la greffe de cheveux ne me paraît d’ailleurs pas intéressante. C’est cher et visible, de nouvelles opérations sont nécessaires chaque poignée d’années pour garder un résultat homogène, qui se dégradera fortement avec la vieillesse. C’est s’empêcher toute sa vie de vraiment faire la paix avec sa tête.

Voilà c’est tout ce que j’avais à partager de mon expérience, ma calvitie est très loin d’être le sujet qui m’intéresse le plus mais on m’a beaucoup réclamé cet article, tant il est rare qu’on se confie sur l’image de soi. Maintenant que c’est fait, je vais pouvoir publier bientôt sur la religion et la torpeur, ce qui sera nettement plus passionnant. xoxo