Nouvelles et poèmes d'un monde pré-apocalyptique
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Sous ses pieds, les nuages s'effilochaient en rubans cotonneux. Le sol vitré du dirigeable lui donnait l'impression de pouvoir effleurer le sommet des tours. Mais le plus fascinant, c'était de réaliser l'immensité des terres arides entourant Tyladia. Les perspectives étaient bien différentes à ces hauteurs. Il sentit monter en lui une vague d'inspiration et se promit de profiter au mieux de sa situation.
Lydéric s'obligea à relever les yeux pour observer les autres invités au vernissage. La plupart semblaient être des citoyens, mieux habitués que lui à l'altitude et aux mondanités. Il reconnut plusieurs collègues de son père parmi les mécènes et les dandys arborant des foulards iridescents. Quelques artistes étrangers apportaient une touche exotique de bon ton et se détachaient nettement sur le fond de boiseries précieuses du salon flottant. Son attention s'attarda sur les plus voluptueuses des citoyennes, et il imagina un sourire, une conversation brillante autour de l'œuvre présentée, des allusions, la chair douce, l'entrée dans un monde excitant et plein de possibilités.
Le brouhaha cessa subitement. Tous les regards étaient tournés vers le piédestal de verre au centre de l'élégant espace circulaire. Un arbuste d'allure vaguement humanoïde déployait gracieusement ses branches, de l'épaisseur d'un bras et chargées de fleurs et de fruits violacés. Lydéric se demanda s'il avait bien fait de supplier son père pour obtenir cette invitation, mais une œuvre intitulée « Contre la Singularité Technologique » correspondait parfaitement à son engagement du moment.
Les feuilles frissonnèrent, et il entendit son voisin inspirer comme pour se préparer à une piqûre. L'une des branches se plia et s'agita doucement, saluant l'assistance. Le piédestal en rotation lente exposait la création végétale aux regards sceptiques ou fascinés. Une voix rauque annonça : « Je vous offre les fruits de ma vie ! » On n'entendit plus que le frou-frou des dentelles cristallines ornant les robes de soirée.
Lydéric vit les invités se jauger du coin de l'œil, pris entre la curiosité et la crainte du ridicule. Une femme s'avança, le rouge aux joues, et cueillit l'un des globes violets. Fascinée, elle le porta à sa bouche et, après l'avoir reniflé, croqua dedans, libérant un jus pourpre qui lui coula sur le menton. L'arbre émit ce qui ressemblait un peu trop à un râle de plaisir. Une expérience artistique inédite, en effet, mais quel message ? Il sentait monter une déception à la mesure de l'aura de mystère nimbant l'artiste.
Pendant ce flottement, le piano synthétique à côté du bar se mit à jouer une mélodie doucement hypnotique. Tous avaient les yeux rivés sur cette femme, courageuse ou gourmande, qui à présent tremblait légèrement, le sourire aux lèvres. Lydéric ne put s'empêcher de remarquer que sa robe de soie était tendue sous la pression de ses seins durcis. Une dame d'un certain âge s'avança et goûta avidement un fruit, encouragée par les murmures de la voix végétale : « L'extase symbiotique... Unissons-nous aujourd'hui... »
Une secousse des rameaux décrocha une multitude de fruits qui atterrirent parmi les spectateurs. Certains se dirigèrent vers la sortie avec indignation, oubliant qu'ils étaient dans un dirigeable. D'autres ramassèrent une offrande et croquèrent dedans, en jetant des regards à la dérobée, incertains de l'attitude à adopter, excités par une expérience inédite, pensant déjà au récit qu'ils allaient pouvoir en faire. Les commentateurs devinrent acteurs, admirant leur propre audace. Le salon sentait enfin l'événement.
Un homme à la fine moustache laissa échapper un rictus animal. Le cœur affolé, Lydéric prit un fruit et le fourra dans sa poche. Il tourna le dos à l'arbre obscène et se dirigea vers le bar, mais l'organisatrice du vernissage lui posa la main sur la poitrine, l'obligea à participer. Son visage était mûr et grave, et Lydéric sentit un parfum dense et musqué l'envahir. Il eut une envie violente de plonger son visage dans la gorge de cette noble dame, de la respirer, de savourer ses défauts ; de lécher la sueur qui perlait sur sa peau. Du coin de l'œil, il aperçut un homme à quatre pattes. L'œuvre vivante susurrait : « Respirez-moi et devenez-moi... Mon voyage s'achève enfin, mon sacrifice... »
Lydéric eut un haut-le-cœur et s'arracha à son hébétude. Honteux, il courut presque jusqu'au bar en courbe entourant le salon et commanda un verre d'eau. Le barman le servit avec un sourire d'androïde. N'osant plus regarder l'installation artistique qu'il avait attendu pendant des semaines, il se plongea dans la contemplation des nuages anodins. Son érection persistait, car il ne pouvait s'empêcher d'entendre les gémissements : « Je suis venu des tréfonds du temps pour vous délivrer... » Une partie de lui brûlait de les rejoindre, de tirer profit de la situation, d'appartenir à leur monde. Il était venu pour cela. Cette voix l'incitait à dépasser ses tabous et à briser les convenances ; après tout, n'était-ce pas l'essence de l'art ?
Mais les scènes se jouant dans son esprit restèrent prisonnières de son corps pétrifié. Il avait la nausée. Il n'osait plus respirer les phéromones tentatrices. Il ne voyait plus qu'un tunnel, et au bout, les nuages dérivant au milieu du ciel pur.
Des mains chaudes s'insinuent sous sa tunique et le guident au cœur du spectacle. Chaque odeur semble maintenant devenir un message, une invitation. Il doit se libérer de ses vêtements irritants et encombrants. Il sent la chair du fruit éclater et fondre dans sa bouche, sa saveur lumineuse.
La créature continue son sermon : « Et vous portez tous en vous cette responsabilité et cet honneur... Quand l'esprit se voile la face sur sa maladie, c'est aux cellules de s'organiser pour guérir de l'intérieur... Vous êtes le microcosme bactérien d'un super-organisme... » Les yeux des participants brillent d'une dévotion fiévreuse. « Vous n'êtes pas ici par hasard. Votre destin génétique a guidé vos pas. Sentez vos masques fondre comme de la cire au soleil de libération... »
Tous les détails vus simultanément : les corps moulés par les vêtements humides, les fruits écrasés, la sueur au front des communiants, les courbes, les courbes. La voix d'outre-espace se fait impérieuse : « La mémoire des expériences de vos ancêtres est un héritage sacré. Évoluez avec moi. Je vais activer les secrets enfouis en vous. » Chaque rameau de chaque branche est la copie exacte de l'arbre entier.
Conscience de son regard plongé dans celui d'une jeune femme. Il ne discerne pas son visage, mais sa présence est si intense qu'il se sent mis à nu. Elle voit tous ses secrets, mais il n'a plus honte. Il existe par ses yeux. « Éveillez le double serpent. Vous n'êtes pas perdus. Nous sommes l'essaim galactique... » Il titube entre les corps et les souvenirs, s'enfonce dans les sables mouvants de la réalité. Sa tête est si légère, et s'étire vers la lumière de la lune énorme et indifférente.
Sous ses pieds, les nuages s'effilochaient en rubans cotonneux. Le sol vitré du dirigeable lui donnait l'impression de pouvoir effleurer le sommet des tours. Mais le plus fascinant, c'était de réaliser l'immensité des terres arides entourant Tyladia. Les perspectives étaient bien différentes à ces hauteurs. Il sentit monter en lui une vague d'inspiration et se promit de profiter au mieux de sa situation.
Lydéric s'obligea à relever les yeux pour observer les autres invités au vernissage. La plupart semblaient être des citoyens, mieux habitués que lui à l'altitude et aux mondanités. Il reconnut plusieurs collègues de son père parmi les mécènes et les dandys arborant des foulards iridescents. Quelques artistes étrangers apportaient une touche exotique de bon ton et se détachaient nettement sur le fond de boiseries précieuses du salon flottant. Son attention s'attarda sur les plus voluptueuses des citoyennes, et il imagina un sourire, une conversation brillante autour de l'œuvre présentée, des allusions, la chair douce, l'entrée dans un monde excitant et plein de possibilités.
Le brouhaha cessa subitement. Tous les regards étaient tournés vers le piédestal de verre au centre de l'élégant espace circulaire. Un arbuste d'allure vaguement humanoïde déployait gracieusement ses branches, de l'épaisseur d'un bras et chargées de fleurs et de fruits violacés. Lydéric se demanda s'il avait bien fait de supplier son père pour obtenir cette invitation, mais une œuvre intitulée « Contre la Singularité Technologique » correspondait parfaitement à son engagement du moment.
Les feuilles frissonnèrent, et il entendit son voisin inspirer comme pour se préparer à une piqûre. L'une des branches se plia et s'agita doucement, saluant l'assistance. Le piédestal en rotation lente exposait la création végétale aux regards sceptiques ou fascinés. Une voix rauque annonça : « Je vous offre les fruits de ma vie ! » On n'entendit plus que le frou-frou des dentelles cristallines ornant les robes de soirée.
Lydéric vit les invités se jauger du coin de l'œil, pris entre la curiosité et la crainte du ridicule. Une femme s'avança, le rouge aux joues, et cueillit l'un des globes violets. Fascinée, elle le porta à sa bouche et, après l'avoir reniflé, croqua dedans, libérant un jus pourpre qui lui coula sur le menton. L'arbre émit ce qui ressemblait un peu trop à un râle de plaisir. Une expérience artistique inédite, en effet, mais quel message ? Il sentait monter une déception à la mesure de l'aura de mystère nimbant l'artiste.
Pendant ce flottement, le piano synthétique à côté du bar se mit à jouer une mélodie doucement hypnotique. Tous avaient les yeux rivés sur cette femme, courageuse ou gourmande, qui à présent tremblait légèrement, le sourire aux lèvres. Lydéric ne put s'empêcher de remarquer que sa robe de soie était tendue sous la pression de ses seins durcis. Une dame d'un certain âge s'avança et goûta avidement un fruit, encouragée par les murmures de la voix végétale : « L'extase symbiotique... Unissons-nous aujourd'hui... »
Une secousse des rameaux décrocha une multitude de fruits qui atterrirent parmi les spectateurs. Certains se dirigèrent vers la sortie avec indignation, oubliant qu'ils étaient dans un dirigeable. D'autres ramassèrent une offrande et croquèrent dedans, en jetant des regards à la dérobée, incertains de l'attitude à adopter, excités par une expérience inédite, pensant déjà au récit qu'ils allaient pouvoir en faire. Les commentateurs devinrent acteurs, admirant leur propre audace. Le salon sentait enfin l'événement.
Un homme à la fine moustache laissa échapper un rictus animal. Le cœur affolé, Lydéric prit un fruit et le fourra dans sa poche. Il tourna le dos à l'arbre obscène et se dirigea vers le bar, mais l'organisatrice du vernissage lui posa la main sur la poitrine, l'obligea à participer. Son visage était mûr et grave, et Lydéric sentit un parfum dense et musqué l'envahir. Il eut une envie violente de plonger son visage dans la gorge de cette noble dame, de la respirer, de savourer ses défauts ; de lécher la sueur qui perlait sur sa peau. Du coin de l'œil, il aperçut un homme à quatre pattes. L'œuvre vivante susurrait : « Respirez-moi et devenez-moi... Mon voyage s'achève enfin, mon sacrifice... »
Lydéric eut un haut-le-cœur et s'arracha à son hébétude. Honteux, il courut presque jusqu'au bar en courbe entourant le salon et commanda un verre d'eau. Le barman le servit avec un sourire d'androïde. N'osant plus regarder l'installation artistique qu'il avait attendu pendant des semaines, il se plongea dans la contemplation des nuages anodins. Son érection persistait, car il ne pouvait s'empêcher d'entendre les gémissements : « Je suis venu des tréfonds du temps pour vous délivrer... » Une partie de lui brûlait de les rejoindre, de tirer profit de la situation, d'appartenir à leur monde. Il était venu pour cela. Cette voix l'incitait à dépasser ses tabous et à briser les convenances ; après tout, n'était-ce pas l'essence de l'art ?
Mais les scènes se jouant dans son esprit restèrent prisonnières de son corps pétrifié. Il avait la nausée. Il n'osait plus respirer les phéromones tentatrices. Il ne voyait plus qu'un tunnel, et au bout, les nuages dérivant au milieu du ciel pur.
Des mains chaudes s'insinuent sous sa tunique et le guident au cœur du spectacle. Chaque odeur semble maintenant devenir un message, une invitation. Il doit se libérer de ses vêtements irritants et encombrants. Il sent la chair du fruit éclater et fondre dans sa bouche, sa saveur lumineuse.
La créature continue son sermon : « Et vous portez tous en vous cette responsabilité et cet honneur... Quand l'esprit se voile la face sur sa maladie, c'est aux cellules de s'organiser pour guérir de l'intérieur... Vous êtes le microcosme bactérien d'un super-organisme... » Les yeux des participants brillent d'une dévotion fiévreuse. « Vous n'êtes pas ici par hasard. Votre destin génétique a guidé vos pas. Sentez vos masques fondre comme de la cire au soleil de libération... »
Tous les détails vus simultanément : les corps moulés par les vêtements humides, les fruits écrasés, la sueur au front des communiants, les courbes, les courbes. La voix d'outre-espace se fait impérieuse : « La mémoire des expériences de vos ancêtres est un héritage sacré. Évoluez avec moi. Je vais activer les secrets enfouis en vous. » Chaque rameau de chaque branche est la copie exacte de l'arbre entier.
Conscience de son regard plongé dans celui d'une jeune femme. Il ne discerne pas son visage, mais sa présence est si intense qu'il se sent mis à nu. Elle voit tous ses secrets, mais il n'a plus honte. Il existe par ses yeux. « Éveillez le double serpent. Vous n'êtes pas perdus. Nous sommes l'essaim galactique... » Il titube entre les corps et les souvenirs, s'enfonce dans les sables mouvants de la réalité. Sa tête est si légère, et s'étire vers la lumière de la lune énorme et indifférente.
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